Remise du Prix de la recherche INHESJ 2018 - Discours du lauréat, M. Grégoire Le Quang

Remise du Prix de la recherche INHESJ 2018

13 décembre 2018

Amphithéâtre Louis, École militaire, Paris

 

Discours du lauréat, M. Grégoire Le Quang, attaché temporaire d'enseignement et de recherche de l’École normale supérieure et chercheur associé à l'Institut d'histoire du temps présent, unité mixte de recherche du CNRS, rattachée à l’Université Paris 8 Vincennes - Saint-Denis

 

(Seul le prononcé fait foi)

 

 

Mesdames, Messieurs,

En cette magnifique matinée de décembre et dans ce cadre majestueux et ô combien impressionnant, il me revient en premier lieu, et sans l'ombre d'une originalité, de vous remercier pour cette belle récompense dont vous avez bien voulu juger digne ma recherche.

C'est pour moi beaucoup d'émotion, puisque cette reconnaissance revient à une recherche doctorale achevée il y a un an déjà, qui s'est étendue tout au long de cinq années ; cinq années d'un parcours de recherche non linéaire, un parcours jalonné de chicanes parfois, cinq années qui sont le temps relativement long d'une recherche qui porte bien son nom, une recherche qui se cherche et qui n'avance pas toute armée de ses certitudes.

L'incertitude, c'est je crois le propre de toute recherche universitaire, mais on le dissimule souvent quand arrive le moment du bilan, lorsqu'on en vient à exposer ce qui devrait être moins des conclusions, que des hypothèses.

Ce parcours, toutefois, n'est pas solitaire, et on n'est pas seul pour négocier les virages parfois acrobatiques du doctorat : je veux dire maintenant toute ma reconnaissance à ma directrice de thèse, Marie-Anne Matard-Bonucci, professeure d'histoire contemporaine à l'Université Paris 8, qui a su canaliser les énergies, faire preuve de l'empathie nécessaire aussi, pour aiguiller et étayer (et non pas seulement encadrer) cette thèse. Les nombreux doctorants qui ont travaillé et travaillent sous sa direction peuvent témoigner de la qualité exceptionnelle de son soutien.

Je dois aussi une très grande reconnaissance aux institutions qui ont soutenu cette recherche. Les historiens portent une attention particulière aux conditions matérielles de production des savoirs : mon parcours est en quelque sorte le reflet de l'excellence de la formation à la française : d'abord la classe prépa littéraire, ensuite un passage par l'ENS de Lyon, puis un contrat doctoral de trois ans à l'Université Paris 8, et, enfin, plusieurs années de contrat d'assistant temporaire d'enseignement et de recherche (d'ATER) parce qu'en sciences humaines, au moins, on ne peut pas mener une recherche originale en seulement trois ans, fondée sur des archives et une bibliographie maîtrisée.

Il serait à ce stade injuste de ne pas compléter le tableau par une mention à l'aide que m'ont fournie plusieurs institutions, en particulier transnationales, qui esquissent un réseau européen des savoirs : la recherche sur l'histoire du bel paese est facilitée grandement par l'Université franco-italienne qui octroie des bourses de mobilité et de soutien à la recherche dont j'ai bénéficié, par l’École française de Rome, qui permet de nombreux voyages d'archives, par ma cotutelle franco-italienne avec l'Université de Macerata dans la région des Marche.

Là encore, toutes ces institutions scientifiques ont joué un rôle essentiel dans le développement spirituel et matériel de la recherche : grâce à ces financement, j'ai pu rouler ma bosse sur les pavés bossus de Macerata, j'ai respiré la poussière de dizaines de boîtes d'archives, j'ai pu éplucher les journaux intimes conservés dans ce lieu unique au monde, celui de l'Archivio Diaristico de Pieve Santo Stefano, un dépôt d'archives situé dans un improbable petit village de l'intérieur de la Toscane, j'ai pu rencontrer à Brescia le responsable de la Casa della Memoria, rescapé de l'attentat du 28 mai 1974.

 

Si j'évoque ces détails concrets aujourd'hui, ce n'est pas, ou pas seulement, pour le plaisir de revenir sur quelques moments marquants ou truculents de mon parcours de recherche. C'est aussi pour rappeler que la recherche s'incarne dans un long chemin fait de détours et de méditation ; la recherche ne peut se conduire sur une autoroute, comme on le demande parfois au (jeune) chercheur. De l'accident naît l'intuition de la nouveauté, c'est vrai pour le chapitre de thèse comme pour la bêtise de Cambrai.

C'est pourquoi, pour faire bonne mesure, puisque j'ai parlé de ma reconnaissance bien réelle, il faut aussi évoquer les difficultés de l'entreprise, et notamment, en tant que spécialiste des émotions, je ne peux passer sous silence le poids de la conjoncture actuelle, l'importance de la contraction des horizons, de la raréfaction du nombre de contrats doctoraux, de places au concours de l'agrégation, de postes de titulaires, maîtres de conférences comme chercheurs au CNRS, épuisement des possibles qui affecte toutes les universités de France sans exception.

Cette réalité crée une situation de pessimisme chez les jeunes chercheurs, nombreuses sont les enquêtes qui le documentent, et crée les conditions d'une compétition sans pitié à laquelle je m'estime très chanceux d'avoir, pour l'instant, survécu.

C'est pêle-mêle que je vous livre ces quelques réflexions, en comptant sur la validité de la formule de Michel Tournier : « le sucré salé est plus sucré que le sucré sucré ».

 

Dernier point, avant de céder la parole, mais point capital : que peut l'histoire, que peut la recherche dite fondamentale face aux défis contemporains ? Que représente cette recherche qui vise avant tout à comprendre le passé à travers un patient travail d'archives, dans la tentative de comprendre cet objet immatériel et fugace, la peur ?

Prenons notre cas spécifique : qu'est-ce qu'une approche émergente en termes d'histoire des émotions apporte à notre compréhension du phénomène terroriste, et de la manière dont la collectivité, pas seulement le pouvoir, peut lutter contre cette menace ?

En partant de l'analyse des conséquences des attentats terroristes dans l'Italie des années 1970, plusieurs lignes de force émergent.

D'abord, la peur : plus que la terreur, qui est l'émotion puissante, immédiate, qui nous saisit face à un acte de violence ou de destruction spectaculaire, c'est, il me semble la peur qui prédomine : l'attente du malheur, comme dit Aristote. Au-delà de ce que le sociologue Gérôme Truc a appelé la « sidération » propre au moment qui suit l'attentat, c'est selon moi le « peurorisme » plus que le terrorisme qui conditionne notre vie sociale. Le gouvernement en fait-il assez pour protéger ? Les accusations de tolérance, voire même de complicité, sont légion, contre l’État, dans l'Italie des « années de plomb ». Mais, spéculairement, l'action policière et judiciaire qui tend à se renforcer dans les situations définies comme des moments d'urgence exceptionnelle, est l'objet de critiques, de défiance. On a peur, aussi, pour la survie de la démocratie. Donc le « peurorisme » joue avant tout sur la délégitimation de l'autorité, de la puissance publique, bien plus que par ses capacités somme toute limitées de destruction.

Mais la politique de la peur, c'est aussi la manipulation des émotions : c'est le volet un peu plus subversif de la question, puisque la peur peut être aussi un puissant capital politique. Elle entraîne des effets de désagrégation, de dispersions, mais aussi d'union sacrée : c'est le cas très nettement dans la deuxième moitié des années 1970, notamment à partir de l'enlèvement puis de l'assassinat de l'ancien président du Conseil Aldo Moro. Se crée un consensus et de très fortes mobilisations sociales contre les Brigades rouges et les autres groupes de lutte armée issus de la gauche révolutionnaire.

Cette question des mobilisations, des manifestations aussi, qui est très contemporaine elle aussi, permet d'introduire un point capital souvent resté impensé dans les études sur le terrorisme, comme dans les terrorist studies américaines : les différentes stratégies, les causes de la radicalisation, les modalités du contre-terrorisme, la médiatisation du terrorisme – ces différentes problématiques font l'objet de bibliographies pléthoriques ; mais il est facile d'oublier d'intégrer la société dans son ensemble, qui est pourtant la première prise en otage, dans les analyses des terrorismes. L'enjeu principal de ce décentrement de la terreur à la peur, je crois, c'est de permettre de réintroduire un questionnement sur les réactions sociales au terrorisme, les phénomènes d'évitement, d’accoutumance, parfois de rejet de la violence.

Car, finalement, c'est sur une note d'optimisme que je voudrais conclure : si la violence terroriste a été éradiquée, lentement, à partir du début des années 1980 en Italie, ce n'est pas seulement parce qu'une réponse policière et judiciaire a été trouvée, notamment par le biais de cette innovation qu'est la collaboration de justice (ceux qui sont appelés les « repentis », les fameux « pentiti »). C'est aussi parce qu'une voie s'est faite jour pour lutter contre le terrorisme sur son propre terrain : sa capacité à instiller le doute sur la sécurité, celle de l’État comme celle des personnes. C'est donc une réponse autant symbolique que politique.

Cette réponse est difficile à définir, et notamment parce que les mesures antiterroristes classiques peuvent contribuer à augmenter le sentiment d'insécurité (comme la visibilité des mesures de protection policière). Les mots eux-mêmes sont des pièges : dire qu'« on ne se laissera pas intimider », c'est certainement trahir la peur !

En revanche, les mobilisations sociales et notamment la capacité de mise en mémoire immédiate des attentats permet de déplacer l'affrontement sur le terrain du symbolique et non sur le terrain de la guerre, sur le terrain de la peur et non sur celui des armes. Cela peut donc certainement contribuer à l'élaboration d'une réponse qui évite la surenchère et crée les conditions d'une cohésion qui, sans renoncer à l'idéal d'une société ouverte, combat la violence antidémocratique, d'où qu'elle puisse venir.

 

Je vous remercie pour votre attention et, enfin, pour terminer, je dédie ce prix à ceux que j'aime, ma famille et mes amis, mes parents, mon épouse Jeanne-Laure et mes enfants, Rose et Paul, pour que la vie prenne le dessus.

 

 

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