Remise du Prix de la recherche INHESJ 2018 - Discours de M. Christian Vigouroux

Remise du Prix de la recherche INHESJ 2018

13 décembre 2018

Amphithéâtre Louis, École militaire, Paris

 

Discours de M. Christian Vigouroux, président du jury

 

(Seul le prononcé fait foi)

 

En ce domaine, commencer par Joseph Conrad dans L’agent secret (1912) qui esquisse « la philosophie de la bombe… pour influencer l’opinion publique, aujourd’hui un attentat à la bombe doit avoir une autre portée, dépasser toutes intention de vengeance ou de terrorisme, il faut qu’il soit purement destructif ».

M. Grégoire Le Quang nous a offert avec sa thèse d’histoire contemporaine « Construire, représenter, combattre la peur, la société italienne et l’État face à la violence politique des années de plomb 1969-1981 », une méditation constructive sur la peur comme arme de déstructuration massive, comme outil d’insurrection politique, comme défi à la notion d’État et, finalement, comme montée à l’assaut de nos démocraties. Il sait, avec Crocce, comme il l’écrivait dans son dossier de candidature que « toute histoire est contemporaine ». Nous avons primé l’étude de cet épisode italien, analysé comme un exemple universel.

Pour bien apprécier cette thèse, il convient de se détourner de 5 chemins de traverse qui ne mèneraient à rien.

  1. Ce n’est pas une thèse seulement sur l’Italie mais une thèse sur l’imaginaire, la peur et le crime. Pour le lecteur inattentif, M. Le Quang insère p.689 quelques photos « de l'Italie à Paris » montrant une peinture murale improvisée « même pas peur ! ». L'Italie se montre courageuse, ses intellectuels lancent un appel le 23 mai 1982 contre « la violence terroriste et mafieuse » (p.648) et ses succès dans les poursuites judiciaires sont nombreux comme, la semaine dernière, avec l’arrestation du probable chef désigné de la mafia, Settiminio Minéo, et d’une quarantaine de ses lieutenants.
  2. Ce n’est pas une thèse sur la peur, c’est une thèse sur LES peurs, celle de la population, celle des responsables visés, celle des terroristes eux-mêmes. Et celle des différents mouvements, la crainte avant l’évènement, la sidération pendant l’évènement, la terreur peu après, la peur qui reste, poisse, empeste et paralyse les sociétés comme un brouillard opaque.
  3. Ce n’est pas une thèse sur n’importe quelle peur (du loup ou du déclassement ou de la fin du monde) mais sur des peurs voulues, produites, organisées dans un but bien particulier : démoraliser la population pour s’en emparer et la diriger. Il existe plusieurs de ces peurs organisées : la peur par les méchants et criminels, c’est le cœur du terrorisme mais aussi, la peur par les organisations étatiques fondées sur la terreur : A.Zinoniev Les hauteurs béantes et V.Axioniov Une saga moscovite pour les peurs staliniennes.
  4. Ce n’est pas une thèse sur un moment, sur une période, il y a une ambition d’intemporalité, le travail affronte des permanences du mal, du risque et du tragique.
  5. Ce n’est pas une thèse noire, elle part du principe que ce n’est pas parce que c’est organisé, dissimulé, ciblé et violent que cela doit paralyser une société. Cf Archives de politique criminelle n°40 « La liberté d’exprimer sa pensée aux EU : un droit dont les contours variables sont engendrés par la peur » par Elisabetta Grande.

Alors de quelle thèse parlons-nous ?

C'est une thèse sur la société et ses convulsions, sensible aux courants intellectuels et artistiques, sous la lumière de Margarethe Von Trotta à la Mostra de Venise en 1981 pour ses « années de plomb » (p.645). Elle se situe dans la ligne du Rassurer et protéger de Jean Delumeau (lequel avait prononcé la conférence d’inauguration du nouvel IHESI en 1989) qui rappelait, dans son chapitre sur « nous ne sommes pas seuls », la protection des saints et « la vierge au grand manteau ». Mais, peut-être, que ces protections ne sont pas toujours suffisantes…

C’est une thèse sur les sujets éternels de la violence et de la peur. Elle résulte d'une technique de recherche approfondie, maîtrisant les archives de tous ordres, des préfectures aux entreprises en passant par la presse. Le terrorisme et la peur peuvent exploser ou ronger souterrainement. Quoi qu’il en soit, ils visent tous deux à l’effondrement des institutions.

Mais, avant tout, M. Le Quang décrit bien les codes, le langage, les sons et même la grammaire de ce terrorisme lettré, fils de la société médiatique, adepte, addict à la publicité de la société du spectacle qu’il combat parce qu’elle le fascine. L'auteur cite Guy Debord (p.639). Le terrorisme pense une mise en scène reproduisant, mimant exactement l’État qu’il combat, avec proclamation, fichage (p.143), communiqués, tribunaux, prison, justification et motivation surabondante. Le terrorisme, par nature, est bavard, bravache au rythme de ses « revendications », didactique et démonstratif. La thèse est si convaincue de cette attirance pour les slogans et les couleurs qu’elle est ponctuée de reproductions d’images, de tracts, de photos. Le terrorisme est soucieux de bien faire sa communication et souvent plus marketing (p.314 « le marketing de la peur ») que cornélien.

Bien sûr, la tragédie réunit la violence et la peur.
Il y a chez le terroriste, en tout cas, du ressentiment, de la fureur et de la volonté de se faire craindre.
Et chez Corneille des imprécations et des attentats :
Et dans Horace, déjà contre « Rome l’unique objet de mon ressentiment » :

« que l’Orient contre elle à l’Occident s’allie
Que cent peuples unis des bouts de l’Univers
Passent pour la détruire, et les monts et les mers !
(…)
Que le courroux du Ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de feux »…

Et le feu à plu sur Rome.
Notre auteur nous montre les juges pris pour cibles répétées mais forts de leur courage (p.384), il décrit aussi les journalistes, les patrons, les forces de l’ordre ou les universitaires harcelés puis assaillis.

De la peur

Ce que montre bien cette thèse est que le processus de la peur, comme « émotion collective » (33) désintègre la société. La loi du 20 avril 2016 sur la déontologie des fonctionnaires promeut l’intégrité. Au contraire, le terrorisme tente d’imposer la désintégrité et la désintégration.

Claude Simon (La route des Flandres) évoque la société en 1940 qui se désagrège, se débâcle, se décompose, se dépiaute, va au désastre. Tel est bien l’objectif et le rêve du terrorisme. De cet assaut psychologique, au centre de la thèse, l’auteur mesure lui même les effets : En effet, et je crois qu'il s'agit là de la conclusion la plus originale de mon travail, (l’auteur est lucide) les politiques de sécurité ont des effets profondément ambivalents.

Lancer une croisade, une « guerre » contre le terrorisme, qu'il soit situé à l'intérieur ou, plus grave encore, à l'intérieur de la communauté, contribue à légitimer l'adversaire et à nourrir la vocation de ceux qui attendent que des moyens de concrétiser leur haine ou leur rancœur leur soient fournis. Tenir des discours politiques belliqueux, plus encore, nourrit le brouillage entre guerre et paix et conforte le projet terroriste, qui vise la destruction de la paix civile. En effet, et je crois qu'il s'agit là de la conclusion la plus originale de mon travail, les politiques de sécurité ont des effets profondément ambivalents. »

Et si l’État démocratique perdait son âme ?

La militarisation de la police est un phénomène profond que le terrorisme observe avec satisfaction puisqu'elle témoigne d'un premier glissement contre les principes de la démocratie de droit. Dans les jours après Charlie hebdo, Dominique de Villepin mettait en garde « notre devoir est de résister à l’esprit de guerre au nom de nos valeurs démocratiques ».

Entre guerre et paix, le terrorisme est un ressentiment qui se transforme en intimidation. Il tue pour nourrir cette capacité à intimider et donc à subordonner. (cf les paragraphes « nouvelles méthodes d'intimidation » (p.316) avec l'enlèvement ou « l'intimidation contre juges, avocats, jurés » (p.375). Le terrorisme tue pour « réduire au silence ». Les années de plomb voulaient être une chape de plomb. M. Le Quang montre bien la mécanique en œuvre pour « faire taire ». Et ce n'est pas un hasard s'il cite souvent le professeur Alain Corbin pour son analyse de la peur qui conduit au massacre en 1870 dans le village des cannibales et se poursuit dans un autre ouvrage : Histoire du silence...

Dans Mort d’un homme heureux, l’écrivain italien Giorgo Fontana montre comment même les magistrats antiterroristes vivent dans la tension constante, les menaces qui les entourent et les attentats qui les déciment (p.84/85).

« Tout le monde hurlait dans la grande salle du Palais de justice où avait lieu l’assemblée générale de la journée. Une voix par-dessus l’autre en un ouragan qui semblait gagner en intensité : la réunion d’un groupe de guerriers plutôt que de serviteurs de la justice. Ils avaient peur… ».

Et quand ils ont peur, ils perdent leur vraie qualité de magistrat. En 2009, le « comité invisible » avait publié L’insurrection qui vient. Ils se réjouissaient « d’entendre à nouveau dans les voix de nos gouvernants, le léger tremblement de terreur qui ne les quitte jamais. Depuis elle est venue, entre attentats, flambée de banlieue et mouvement anti-taxes.

De la transformation de l’État

L’État obsédé par le terrorisme, claquemuré dans ses précautions, renonçant à ses principes ?
C'est le risque des états d'urgence et des dérogations.
C'est aussi le risque le l’État forcé de se cagouler.

S’esquisse un nouveau monde anonymisé ou l’État se dissimule et se voile, il cache ses serviteurs pour les protéger, qu’il s’agisse des policiers et militaires, des pénitentiaires, des officiers de protection de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) et même des juges dans les bases de données (projet de loi programmation justice discutée en novembre 2018 à l’AN : cf. art. 19 issu du Sénat et nouveau chapitre du code de procédure pénale « enquête sous pseudonyme » pour les officiers de police judiciaire (article 28)).

La thèse se lit comme un reportage, un roman, un scénario. Et, en même temps, un essai, une recherche, une vraie thèse : à la poursuite de la fonction de la Peur.

La thèse s'ouvre aux conséquences politiques, juridiques, sociologiques des attaques terroristes et considère les réactions des différentes institutions. Jusqu'aux manières dont la mémoire s'empare des évènements terroristes pour les représenter et les maîtriser sans les oublier (p.651). Elle montre comment la résistance s'organise y compris par la réflexion des médias sur eux-mêmes (p.480) avec la « répression comme outil de lutte contre la peur » (p.530). Elle montre comment la peur se retourne, d’abord, peur du terrorisme, certes, mais, bientôt, peur de « l'ensauvagement concrétisée par des symboles de solidarité et de rejet de l'inhumanité » (p.643). Ou la peur contre la peur.
Les tous derniers mots de la thèse portent un doute à la fois méthodologique et éternel : la peur de la guerre de tous contre tous « rend le chemin vers la « réassurance » particulièrement heurté, et croise aussi une forme de défiance envers la capacité des institutions démocratiques à faire face ». Edgar Morin écrivait en janvier 2015 après Charlie Hebdo que « la peur allait s’aggraver… les uns se sentent menacés par les autres et un processus de décomposition est en cours ». Il est vrai que nos sociétés doivent admettre que le risque terroriste sera présent dans la longue durée.

Je reviens à Giorgo Fontana :

Dans le trouble et le tumulte causés par l’assassinat d’un juge, quand les magistrats veulent se venger « prévenus et enquêteurs, accusés et accusateurs, tous sombraient ensemble dans l’abîme de ces années là : c’était une guerre de position, et personne ne semblait avoir le dessus d’un côté ou de l’autre de la tranchée… c’est alors qu’avaient résonné les paroles d’un collègue… la courte leçon qui l’avait sauvé, la plus difficile et la plus importante. C’était Generoso Petrella qui avait parlé. Au milieu des cris et des larmes, au milieu des insanités, - ils voulaient se venger, eux aussi voulaient se venger, … il avait levé le doigt. Souvenez-vous, avait-il dit. Il ne nous appartient pas d’être des hommes de colère ». Rien d’autre. Sa voix s’était perdue dans le chaos, mais d’aucuns l’avaient faite leur ».
Nous ne sommes pas, nous n’avons pas à être des « hommes de colère ».

Même dans la peur subie, la panique et la colère, il y a toujours quelqu’un pour montrer la voie de la résistance raisonnée. En principe, le droit et l’université sont là pour y aider.

Cette thèse y contribue puissamment.

 

Christian Vigouroux

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