Étude psycho-criminologique des femmes françaises terroristes après 2012

Article issu des Cahiers de la sécurité et de la justice n°46 consacrés à l'extrêmisme violent - achat et abonnement sur le site web de Vie publique.

Pour citer cet article : PERRIER M. « Étude psycho-criminologique des femmes françaises terroristes après 2012 », Cahiers de la sécurité et de la justice n°46, 2019.

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Introduction

Comment expliquer que des femmes occidentales du XXIe siècle, françaises de surcroît, puissent adhérer à un système qui nie leur liberté, leur émancipation, et les valeurs pour lesquelles d’autres femmes se sont battues pendant si longtemps ?

Quels sont les ressorts de l’engagement de ces femmes, les poussant à partir pour la zone irako-syrienne ou commettre un attentat terroriste ?

Pour travailler en toute objectivité, il faut se défaire de l’idée rassurante que ces femmes sont toutes « écervelées », perturbées, dépressives ou naïves, et donc prendre ses distances avec le discours dominant sur les causes de l’engagement terroriste qui peut se résumer par ce condensé d’idées préconçues : « Issus de l’immigration, ce sont des jeunes de banlieue, d’origine musulmane [et] qui ne se sont jamais intégrés […] Ce sont des jeunes, sans père, ni repères […] Ils sont tous au chômage, et tous en échec scolaire [Guénolé, Caupenne, 2017]. « Avec la radicalisation islamiste, on est dans la même démarche qu’une emprise sectaire […] la personne manipulée passe d’abord par une phase de séduction […] puis vient la phase d’endoctrinement. » [Le Point, 2015] « Si des jeunes filles partent, elles sont forcément manipulées. » [Quillet, 2015], etc.

Ces stéréotypes s’affranchissent des réalités d’un phénomène beaucoup plus complexe, principalement en raison de la diversité des situations individuelles et de la multiplicité des facteurs d’influence. Simplifier le phénomène, quitte à le rendre simpliste, permet de le rendre compréhensible, voire plus acceptable. Or, les vulnérabilités psychologiques, la sensibilité au contexte international, l’influence des autres, etc. représentent autant d’éléments objectifs que l’on distingue dans l’analyse de la vie des femmes françaises terroristes [Sueur, 2015]. À ce titre, l’extrémisme violent féminin représente sans doute l’un des sujets d’étude les plus délicats de ce début XXIe siècle, tant le sujet a trait aux visions que le corps social se figure de la place et du rôle des hommes et des femmes au sein de la société.

Nous pensons précisément que ces visions stéréotypées, particulièrement s’agissant de la délinquance des femmes, ont eu et conservent encore aujourd’hui une influence, directe ou indirecte, sur la prise de conscience tardive en France du rôle de ces dernières en matière de terrorisme.

Cette situation a eu des implications très concrètes au sein des services de renseignements et dans les tribunaux. La conception sexiste de la violence a, sans nul doute, incité les services de police et les autorités judiciaires à considérer les femmes avec plus de clémence [Suc, 2016]. En effet, jusqu’au printemps 2016, en France, les femmes ne sont pas perçues comme des menaces pour la sécurité, qui plus est du fait que la doctrine de l’État islamique les exclut des missions de combat et les cantonne à des fonctions logistiques, au profit des combattants masculins. Elles sont davantage considérées comme « des épouses de », que comme des actrices à part entière [Thomson, 2016]. À cette période, l’ancien patron de la direction centrale du Renseignement intérieur (devenue direction générale de la Sécurité intérieure – DGSI - en avril 2014), Bernard Squarcini concédait que pendant longtemps seuls les hommes intéressaient le contre-terrorisme français [Suc, 2016].

Cette ère de « non-judiciarisation » a pris fin après les attentats de 2015 en France et particulièrement après la tentative d’attentat aux bouteilles de gaz, à Paris en septembre 2016. Ces événements ont permis de prendre conscience que ces femmes considérées comme « suiveuses », précédemment perçues à tort comme limitées à des fonctions domestiques, jouent en réalité un rôle éminemment actif [Thomson, 2016]. Aujourd’hui, la question des femmes, pour les services de renseignements et pour les instances judiciaires, est devenue essentielle : des « notes bleues » leur sont dédiées à la DGSI [Suc, 2016] et plusieurs écrits de la Chancellerie concernent spécifiquement le sujet, notamment le rapport de la direction des Affaires criminelles et des Grâces, relatif au djihad des femmes de mars 2018 [direction des Affaires criminelles et des Grâces, 2018].

Face à l’urgence de la situation et à l’actualité de la menace, de nombreuses explications à cet engagement furent fournies par des « spécialistes de la radicalisation », psychanalystes, sociologues, spécialistes de l’islam, professionnels et journalistes [Belkaïd et Vidal, 2017]. Diverses variables furent mises en évidence : facteurs socio-économiques (discrimination, exclusion sociale), politiques (la portée, la force de l’idéologie), psychologiques (traumatismes personnels, problèmes familiaux), ou quête spirituelle (recherche de sens, appartenance à un groupe). La seule exclusion ou faiblesse sociale des femmes, endoctrinées dans un processus similaire à celui des sectes, a même été présentée comme l’unique fondement à leur engagement [Sueur, 2015]. D'autres, à l'opposé du discours simplificateur évoqué en propos liminaire, ont mis en exergue, au contraire, une trop grande diversité de situations et de profils, empêchant de facto de tirer des conclusions sur les facteurs de risque potentiels de ces individus [Thomson, 2016 ; Roy, 2016]. Face à cette littérature foisonnante et variée, malheureusement, très peu d'études criminologiques scientifiques fiables se sont attardées sur les facteurs de risque du terrorisme. Certains travaux méritent néanmoins d’être signalés, pour leur utilisation des théories criminologiques comme support à leurs études. Ce sont, par exemple, les travaux de Lafree et de Freilich, portant sur les questions des origines du terrorisme, des théories et des différentes méthodologies et moyens de lutte contre le terrorisme [Lafree et Freilich, 2017]. En outre, quelques études existantes ont permis à Desmarais de mener une analyse exhaustive solide qui passe en revue la littérature scientifique contemporaine afin d’identifier les facteurs de risque du terrorisme [Desmarais et al., 2017]. Enfin, peu d’auteurs se sont concentrés sur des cohortes exclusivement féminines et cette lacune, parmi la littérature, demande à être comblée dans le cadre de théories criminologiques globales, et notamment de modèles validés permettant de mesurer le risque et d’identifier les facteurs pouvant guider un éventuel traitement. C’est l’objet de notre recherche doctorale et, concernant les motivations, l’objet de ce présent article.

L’étude criminologique des ressorts de l’engagement terroriste connaît actuellement une tendance à se concentrer principalement sur l’influence des croyances. En effet, la question récurrente consiste à savoir si la guerre menée par l'État islamique, et plus généralement par des extrémismes, peut être gagnée en termes idéologiques et, a fortiori, si la motivation de ses partisans à passer à l’acte relève de la quête de la « vérité religieuse ». La littérature, de manière consensuelle, pense que cette hypothèse doit être mise en doute. Au contraire, la stratégie de recrutement de Daesh semble fonctionner non seulement grâce à la théologie, mais aussi grâce à la psychologie [Kruglanski, 2014]. Effectivement, comprendre pourquoi les individus sont motivés et recrutés pour rejoindre ces groupes implique d’étudier les thèmes centraux de la propagande de Daesh et plus particulièrement sa structure. Dans cette perspective, Ingram affirme que les éléments constitutifs de la propagande de l’EI sont issus de trois thèmes interdépendants et interconnectés : l'identité, la construction d'une crise et la construction de solutions [Ingram, 2016]. Herzog-Evans montre également, dans son étude relative aux terroristes masculins post Merah, que depuis 2012, le profil des individus évolue, les motivations idéologiques laissant largement la place aux fractures identitaires [Herzog-Evans, 2019 a].

À cette aune, il s’agit de s'interroger sur le poids respectif de l'idéologie et de l'identité dans la motivation des femmes terroristes françaises. Est-ce l’idéologie, à laquelle elles disent adhérer, qui les pousse à partir en terre de califat et à commettre des actes terroristes ? Ou, à l’inverse, leur départ est-il stimulé par une quête d’identité ?

La place de l’identité : littérature spécifique

La littérature psycho-sociale nous apprend que tout individu construit et possède à la fois une identité personnelle et des identités sociales. Celles-ci ont besoin d’avoir du sens et d’être claires pour lui : chacun a besoin de savoir qui il est, d’où des réactions et des ajustements inévitables en cas de menace à la clarté des identités [Berjot, 2017]. Les menaces sur cette identité peuvent être engendrées par différentes causes : déplacement géographique, dissonance culturelle ou encore échec des relations familiales… Les personnes biculturelles, ou dont l’appartenance identitaire est incertaine, ou dont la filiation est inconnue, peuvent s’interroger sur leurs origines et sur leur avenir dans un monde incertain. La période de l'adolescence, une rupture avec la famille, ou un besoin important de certitude ou de « clôture cognitive » [Berjot, 2017] peuvent également se trouver à l'origine de cette recherche d'identité. Cette même littérature avance enfin que cette quête d’identité peut pousser certains types d'individus isolés à tenter de se liguer à un groupe reflétant fortement sa propre identité [voir Berjot, 2019 ; Dean, 2019]. À l’inverse, l’expérience et l’histoire montrent que ces personnes isolées constituent souvent des cibles privilégiées des groupes extrémistes.

La place de l’idéologie : une revue de littérature contradictoire

Au-delà de la quête identitaire, quel rôle tient l’idéologie dans la motivation des femmes de notre échantillon ? Leurs velléités de quitter le pays pour le califat ou de commettre des actes terroristes relèvent-elles d’une motivation de nature politique, morale ou religieuse ? Veulent-elles restaurer le califat ou protéger leur communauté musulmane (la « umma ») ?

Ou enfin, est-ce pour elles une injonction divine d’utiliser la violence contre « les persécuteurs » ?

Le lien entre foi religieuse et radicalisation reste controversé dans la littérature. En effet, selon certains auteurs, les croyances idéologiques et religieuses s’inscrivent au cœur de la radicalisation islamique [voir notamment Sageman, 2004]. Un certain discours, parfois dominant, surtout aux États-Unis, consiste même à affirmer que l’extrémisme violent résulte de la culture musulmane elle-même. L’islam y est considéré comme culturellement et naturellement propice au rejet totalitaire de la modernité et à conduire irrémédiablement au terrorisme, quel que soit le contexte politique ou social dans lequel vit l’individu [Kundnani, 2016].

D’autres estiment au contraire que l’idéologie ne sert qu’à masquer des raisons plus personnelles et que le discours qui prétend que le djihadisme résulte de la radicalisation de l’islam ne tient pas au regard de la méconnaissance constatée des textes sacrés. L’analyse effectuée par Associated Press sur plus de 3 000 documents internes à l’organisation État islamique indique effectivement que, d’une part, 70 % des recrues ne disposent que d’une connaissance de base des concepts élémentaires de l’islam et, d’autre part, que seulement 24 % n’en ont qu’une connaissance moyenne. Finalement, parmi les 16 % restants, seuls 5 % peuvent être considérés comme des étudiants avancés de l’islam. Cette incompréhension globale du Coran et des préceptes musulmans parmi les individus nouvellement radicalisés montre l’absence d’une véritable conversion religieuse. Celle-ci suppose d’assimiler les fondements d’une nouvelle religion et implique inévitablement un mouvement d’engagement progressif, accompagné d’un processus d’apprentissage dans la durée et de remise en question [Guénolé et Caupenne, 2017].

Qu’en est-il de la littérature relative aux femmes ? Peu de recherches se sont concentrées sur la question de la nature des motivations des femmes en particulier, et le faible nombre de recherches réalisées à leur sujet met en exergue les mêmes contradictions. En effet, tantôt les motivations idéologiques exprimées par les femmes sont ignorées, présentées comme moins guidées par des motivations politiques et idéologiques que par des sentiments personnels, tantôt elles sont expliquées comme résultant d’un lavage de cerveau [Vogel, 2014].

Ce qui caractérise finalement cette littérature, c’est l’exclusivité de ses conclusions : l’idéologie religieuse y est ainsi envisagée soit comme l’unique raison de l’engagement soit comme n’ayant aucun lien avec lui. Pourtant, pour Géraldine Casutt, doctorante suissesse spécialisée dans l’étude des femmes djihadistes, ces dernières ne rejoignent pas la zone irako-syrienne simplement pour « trouver l’amour de leur vie », mais par adhésion à une idéologie qui les convainc et qui répond à leur sensibilité individuelle [Quillet, 2015]. La complexité du processus de radicalisation ainsi que l’extrême diversité des profils nécessitent donc une analyse moins dichotomique du poids respectif des motivations personnelles et des motivations religieuses, considérant que l’un n’exclut pas nécessairement l’autre.

Pour les femmes de notre étude, l’idéologie pourrait donc n’être qu’un vernis qui justifie leur démarche et qui masque des raisons personnelles plus profondes ?

Ainsi, nous décidons de tester, dans cet article, ces hypothèses dans le contexte du terrorisme français au féminin pour déterminer, à la lumière de la littérature psychosociale susvisée, si les sujets de notre échantillon sont confrontés à une telle quête d’identité et si cela représente un facteur de motivation important dans leur engagement terroriste ou si, au contraire, ces femmes sont guidées par des motivations plus idéologiques.

Méthodologie

Méthodologie générale

Après l’étude la plus exhaustive possible de la littérature à la fois nationale et internationale, nous constatons, en raison du manque notable de preuves solides sur les facteurs de risque pertinents, que l’évaluation des risques du terrorisme soulève des défis importants [Monahan, 2012]. Dans ce domaine, une tendance commune consiste en particulier à négliger le rôle des facteurs situationnels, en se concentrant exclusivement sur les traits de personnalité [Alvanou, 2006]. Nous pensons pourtant que les facteurs sociaux et culturels qui affectent particulièrement l’identité, ainsi que le contexte politique, restent pertinents pour comprendre l’extrémisme. Dans cette perspective, des outils spécifiques d’évaluation, prenant en compte tous ces éléments [Hart, Cook, Pressman, Strang et Lim, 2017], ont été développés pour mettre en lumière les besoins criminogènes des extrémistes violents. Ce sont notamment le « VERA » de Pressman [Pressman, 2012] ou l’«Extremism Risk Guidance 22 +» (ERG 22 +) de Lloyd et Dean [Lloyd et Dean, 2011, 2015]. L’ERG 22 + s’est avéré, pour nous, plus facile à utiliser que le VERA auprès des populations françaises. De plus, la traduction française d’Herzog-Evans [Herzog-Evans, 2018] nous a permis de comprendre facilement les concepts envisagés. Pour ces raisons, nous avons opté pour cet outil, qui permet non seulement de mieux objectiver certains facteurs de risque spécifiques aux femmes de l’échantillon, mais aussi de mesurer plus précisément la part respective, de l’idéologie et de l’identité, au sein de leurs motivations.

Notre échantillon d’étude comprend exclusivement 11 sujets féminins qui ont commis ou tenté de commettre des infractions terroristes, et les éléments dont nous disposons sont extraits d’un dossier judiciaire, de 6 évaluations psychologiques et éducatives de l’administration pénitentiaire et de 4 « open sources » nationales et internationales. Bien qu’en partie limitée aux bases de données de source ouverte, notre étude prétend toutefois à une fiabilité aboutie dans la mesure où nous avons recoupé systématiquement nos données avec deux ou trois sources différentes et où nous avons utilisé un protocole analytique, consistant en des grilles structurées et précises, via l’ERG22 +.

Méthodologie spécifique à l’identité

Nous nous concentrons en premier lieu sur cette quête d’identité éventuellement entreprise par les sujets, en recherchant les indicateurs de présence précisés par l’ERG 22 + :

  • un sentiment de marginalisation ;
  • un déplacement géographique et/ou une culture antérieure qui sous-tend le sentiment de non-ajustement ;
  • un échec des relations familiales, un épisode de chômage, la fin d’une relation, la période de l’adolescence ;
  • l’isolement individuel avec peu ou pas d’intérêt pour les valeurs, les objectifs ou les croyances de la communauté au sens large ;
  • le groupe – la cause ou l’idéologie fournit un sens et de l’appartenance ;
  • le groupe – la cause ou l'idéologie devient une famille de procuration.

Il s’agira ensuite d’examiner les causes probables de cette incertitude identitaire, conformément à la littérature susvisée, telles que les origines incertaines (biculturel, filiation incertaine ou inconnue), le questionnement sur leur futur dans un contexte flou (période de l’adolescence et rupture avec la société ou avec la famille), ou encore un éventuel impératif de fermeture cognitive.

Méthodologie spécifique à l’idéologie

Afin d'identifier la nature exacte des motivations des femmes de notre échantillon, nous nous appuyons sur les indicateurs de présence de l'ERG 22 +, à la fois les indicateurs des motivations politiques ou religieuses, et ceux des motivations personnelles. En effet, ce n'est qu'en comparant le poids de chacun que nous pourrons déterminer la place certaine de l'idéologie dans leur engagement individuel.

Nous nous attachons alors à rechercher :

  • une forte volonté de contribuer à un changement social ou politique ;
  • une motivation pour le changement plus importante que la motivation criminelle ;
  • la perception de son rôle et de ses actions comme un devoir valorisant, honorable ou moral ;
  • un sentiment de culpabilité morale à ne rien faire ;
  • une désillusion à l’égard du monde.

Enfin, nous cherchons à déterminer si le départ au Levant ou la commission d’un acte est motivé par un intérêt personnel ou opportuniste, tel qu’obtenir une protection, rechercher du pouvoir, justifier un comportement criminel, violent, sadique ou anarchiste avec peu d’intérêt véritable pour la cause elle-même. Nous nous attardons de la sorte sur les indicateurs de présence suivants :

  • un antécédent criminel d’infraction violente et/ou déloyale ;
  • des attitudes et des idées favorables à l’infraction ;
  • une implication fondée sur le gain personnel plutôt que sur une cause politique ;
  • un déficit d’identification avec les valeurs, les croyances ou l’idéologie du groupe extrémiste ;
  • des attitudes anti-sociales ou anarchiques ;
  • le passage d’un groupe, d’une cause ou d’une idéologie à une autre.

Résultats

L’identité

L’analyse des résultats révèle un très fort besoin d’identité, présent chez 9 femmes sur 11, soit chez plus de 80 % de l’échantillon. Cette recherche d’identité s’illustre notamment par des évocations fréquentes d’un sentiment de solitude et d’exclusion de la sphère sociale.

Exemple d’un cas clinique

F2 évoque craindre de ne jamais être acceptée en raison du port du voile qu’elle considère comme une protection contre les hommes. Elle souligne son sentiment de désespoir et de rejet de la société au moment de son départ en Syrie et son manque de centres d’intérêt en dehors de la sphère religieuse. Son environnement familial et social est perçu comme hostile. Il en découle un sentiment de solitude intense.

Concernant les causes de ce sentiment relativement marqué de marginalisation et de quête identitaire, nos résultats semblent mettre en exergue un phénomène multi-causal. Nous constatons que ces femmes disposent d’origines incertaines, mais également qu’elles s’interrogent sur leur avenir au sein d’une société qui ne semble pas leur convenir.

Attardons-nous sur ces causes dans le détail :

Femmes issues de famille dont l’origine est maghrébine 4 sur 11
Femmes françaises que l’on pourrait qualifier de « souche » – dont les origines familiales sont en France (dont une Réunionnaise) 5 sur 11
Femmes issues de famille « mixte » (un parent français de « souche », l’autre marocain ou turc) 2 sur 11

La bi-culturalité

Au total, nous constatons que 6 femmes sur 11 possèdent des racines extra-nationales, femmes que l’on peut donc considérer comme biculturelles, 2 étant issues de familles « mixtes » et 4 de familles d'origine maghrébine.

Il apparaît acquis que la bi-culturalité représente pour la plus grande majorité des personnes concernées, une richesse et une source d'épanouissement. A priori, elle ne semble pas en soi une difficulté si les sujets la vivent à travers un processus d’intégration. Elle peut toutefois le devenir si les sujets la vivent davantage selon un processus de séparation ou de marginalisation [Herzog-Evans, 2019 b], ce qui semble être le cas pour les sujets concernés de notre échantillon. En effet, ces dernières évoquent toutes un sentiment d’exclusion ou de marginalisation de la sphère sociale, de la société dans laquelle elles vivent et le sentiment d’être différentes, ressenti particulièrement exacerbé par le port du voile.

Une filiation incertaine ou inconnue

4 femmes sur 11, soit 36 %, s’interrogent sur leurs origines. Ce sont des personnes dont la filiation est incertaine ou inconnue, majoritairement leur filiation paternelle et qui expriment in fine un besoin de filiation.

Exemple d’un cas clinique

Sa mère refuse de lui communiquer des informations sur l’identité de son père, rendant la figure paternelle inaccessible et son entourage proche est restreint. Dans ce contexte, son identité vacille : les entretiens avec la psychologue du binôme de soutien de l'administration pénitentiaire mettent en avant des incertitudes identitaires par le manque de structuration de l’entourage et la privation affective.

Questionnements sur l’avenir

Enfin, 4 femmes sur 11, soit 36 %, s’interrogent sur leur avenir et se sentent en contradiction avec la société dans laquelle elles vivent, ce qui se manifeste par des interrogations existentielles (Qui suis-je ? Pourquoi suis-je là ?).

L’idéologie

4 femmes sur 11, soit 36 %, évoquent des motivations à caractère politique. En détail, 3 évoquent la situation politique et humanitaire de la Syrie et le sort des populations massacrées, 1 évoque la volonté de création d’un « État pour les musulmans ».

Exemple d’un cas clinique

Selon ses dires, son départ est motivé par la possibilité en Syrie d’une justice pour tous et d’études pour les filles portant le voile. L’EI est considéré comme un véritable État, dans lequel les musulmans sont chez eux, dans une sorte d’idéalisation d’un État parfait. La vie sur place est également idéalisée : écoles coraniques, justice divine, garantissant que « là-bas, un pédophile ne recommence plus ».

Concernant les motivations morales, et donc les valeurs culturelles, familiales, sociales et religieuses, stricto sensu, une seule femme, soit 9 % de l’échantillon, explique clairement son départ par ses valeurs religieuses et en raison des prescriptions d’Allah. Néanmoins, l’analyse qualitative de leur discours révèle que toutes, sans exception, font référence à leur religion et à son importance dans leur trajectoire extrémiste.

Exemple d’un cas clinique

Pour A. M., c’est une obligation (pour les musulmans) de quitter les terres de mécréance. La seule loi à laquelle obéir est celle d’Allah. Elle déclare que sa vision respecte celle du Coran et de la Sunna et qu’elle ne voit donc pas pourquoi ce ne serait pas la bonne vision des choses…

Les motivations personnelles sont évoquées par 9 femmes sur 11, soit par plus de 80 % d’entre elles. Ces motivations apparaissent directement liées à leur expérience personnelle et à leur quête d’identité. L’engagement semble vécu comme une solution à leurs difficultés existentielles : trouver un sens à leur vie, rechercher une société idéale, résoudre une quête d’identité, trouver une famille de substitution, suivre un amant ou essayer de fuir la violence de la vie quotidienne… Leur motivation n’apparaît en revanche jamais crapuleuse. Elle ne vise en effet jamais un gain d’argent, de puissance, de contrôle ou de pouvoir. Aucun motif moralement injustifiable n’est évoqué. C’est sans doute une des grandes différences avec leurs homologues masculins.

Exemple d’un cas clinique

F3 souhaite rejoindre la Syrie pour reconstituer sa famille, ses 2 filles aînées, sa fratrie et sa mère étant déjà établies en Syrie. Même si elle évoque la Syrie comme un endroit idéalisé avec possibilité de justice pour tous, sa motivation semble bel et bien personnelle. Constituer une famille unie reste son leitmotiv. Le lien familial apparaît très fort et le rapprochement de sa famille représente la principale raison de sa volonté de départ en Syrie, ce qui lui permet de résoudre son souci de filiation. La religion devient alors une solution opportune à sa situation.

Interprétation des résultats et conclusion

Interprétation des résultats

Les résultats relatifs à la place de l’identité illustrent un besoin d’identité avéré et multi-causal, ce qui semble s’inscrire en pleine cohérence avec la littérature générale relative à l’identité. Nous constatons cependant que le sentiment d’inadaptation et de malaise par rapport à leur environnement, qu’est la société contemporaine occidentale, prédomine.

Les résultats relatifs à la place de l’idéologie nous placent, eux, face à une contradiction. Le discours général de ces femmes reste très attaché à l’idéologie religieuse, 5 évoquent même clairement des motivations politiques ou morales. Toutefois, plus de 80 % avancent également, peut-être de façon inconsciente, des motivations strictement personnelles… Que faut-il déduire de cette confusion ? À ce stade de la réflexion, il nous semble intéressant de citer l’avis technique d’un binôme de soutien de l’administration pénitentiaire, relatif à une femme de notre échantillon : « Les convictions [de X] viennent théoriser des réclamations personnelles et institutionnaliser une lutte personnelle ».

La frontière entre les motivations personnelles et idéologiques s’avère ténue, les unes semblant venir théoriser les autres.

Conclusion

Ces premiers résultats relatifs au poids de l’identité reproduisent en grande partie les résultats précédents de l’étude d’Herzog-Evans, relative aux sujets terroristes masculins [Herzog-Evans, 2019 a]. En effet, les difficultés d’identité sont surreprésentées chez les femmes de notre échantillon pour des raisons liées principalement à leur identité bi-culturelle ou à la recherche de leurs origines.

Pour autant, il ne faut pas reléguer le facteur idéologique au second plan de leurs motivations. Nous croyons au contraire que l’idéologie, plutôt que de constituer un facteur distinct, se mêle directement à la quête d’identité, dans la mesure où elle vient combler un vide de sens, théorisant une expérience malheureuse ou traumatisante, collant à leur réalité et in fine apportant une solution à la quête identitaire et plus généralement à l’insatisfaction personnelle des cas étudiés.

Il nous semble que l’idéologie, interprétée en tant que telle, bien que non accompagnée d’un haut niveau de connaissances religieuses, ne doit pas être négligée et doit même être considérée par les professionnels, comme un élément essentiel pour les femmes, car il théorise leurs propres difficultés notamment identitaires.

Ces résultats et ces conclusions, issus d’une étude exploratoire, nécessiteront d’être confirmés dans le cadre de l’analyse d’un échantillon plus large.

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L'auteur

  • Marie Perrier

    Marie Perrier

    La capitaine Marie Perrier exerce actuellement les fonctions de commandant en second de la compagnie de gendarmerie départementale de Clermont-Ferrand. Titulaire d’un master 2 de droit, obtenu à l’université Montesquieu Bordeaux IV, sa sensibilité à la question des femmes et son intérêt pour la thématique de l’extrémisme violent la mènent à entamer des recherches sur le sujet du terrorisme au féminin. Grâce à sa rencontre avec Martine Herzog-Evans, son actuelle directrice de recherche, elle débute, en avril 2016, une étude psycho-criminologique des femmes françaises terroristes après 2012. Sa thèse est en cours de rédaction.